Esprit du coeur : Cécile Andrieu

Présentez-vous , quelle est votre formation ?

Née à Charleville-Mézières, en 1956

J’ai une formation très classique de plasticienne; je n’ai pas fait l’Ecole des Beaux – Arts mais, j’ai suivi les cours des arts plastiques à l’Université de lettres d’Aix- Marseille. J’y ai préparé ma licence et une maîtrise tout en passant les concours pour Capes et agrégation en jurant que jamais je n’enseignerais…

J’étais comme tout autre à cet âge à la recherche de ce que je voulais faire, en quelque sorte à la recherche de mes sources. J’étais très passionnée par les arts plastiques. A cette époque, les sciences nouvelles et la pensée orientale étaient en vogue ; j’ai pris goût à la sémiologie, à la linguistique, et à la penséee Zen à travers les ouvrages de Daisetsu Suzuki .

C’était une époque charnière aussi où l’on parlait pour la première fois du « support surface » . J’étais intéressée par les recherches sur l’art conceptuel, les artistes américains minimalistes, Barnett Newman, Mark Rothko, Frank Stella,…Après 68, l’enseignement sur l’art était très hésitant, pour ne pas dire creux et l’on nous apprenait la remise en question de beaucoup de choses alors que la maîtrise ne nous était pas encore acquise . Je passais des heures dans les ateliers. Beaucoup désertaient.C’est un professeur marginal , très ouvert par rapport à ses collègues, fan de sémiologie ,s’interrogeant sur les arts plastiques, qui m’a sauvée .A la Galerie Maeght, de Paris, j’avais découvert un catalogue de l’architecte plasticien japonais, Shusaku Arakawa qui travaillait en deux dimensions et faisait coexister des lignes et des mots. J’avais été frappée par le plan d’un appartement avec des flèches qui indiquaient un mot comme par ex. « table » ,« chaise », qui interrogeait la présence des choses ,la représentation des choses. Ces œuvres m’ont interrogée.Mon premier travail a été un environnement, un ensemble de surfaces dessinées, au crayon d’où j’avais éliminé tout ce qui rattachait à la peinture,toute figure qui n‘était pas autoréférentielle ; c’était un travail avec une seule ligne ,une ligne qui renvoyait à la ligne d’horizon.

Est-ce l’approche des œuvres de Shusaku Arakawa ,décédé en mai dernier, qui vous a amené d’une certaine façon au Japon ?

J’ai fait des recherches sur cet artiste, je lui ai écrit . Son travail est un travail poétique, philosophique, graphique ; il y mêlait des textes de son épouse, Madeleine Jins. Auteur lui-même, Arakawa avait écrit « Pour ne pas mourir » que j’ai lu en français,. J’ai lu aussi « Le silence », « Pour les Oiseaux » de John Cage auteur nourri de la pensée orientale et du Japon en particulier.Tout cela ressort dans mon travail car je me surprends à décrire mon travail comme le fait John Cage en parlant du silence en musique

Qu’est ce qu’un langage?

Je dirais que c’est un ensemble de signes, de codes, de règles qui permet de communiquer entre les individus d’un même groupe ou du moins, qui partagent les mêmes règles.

Qu’est ce que le mot ?

Le mot ? C’est un signe, choisi arbitrairement ou suivant des règles fixées par un groupe particulier,que l’on applique aux choses ,aux idées , à tout ce qui constitue le monde substantiel ou « non substantiel », visible ou invisible pour qu’il devienne en quelque sorte un objet par rapport au sujet que nous sommes, un objet qui permet des échanges . Le mot est indissociable du monde concret ; avec des mots,on exprime des idées ,des concepts.C’est une forme de code, d’étiquette, de numéro.En même temps, le mot c’est « être », c’est ce qui fait que les choses existent ;dès qu’un enfant naît, on lui donne un nom ,idem pour un produit.Dès que l’on nomme, on étiquette. C’est une métaphore qui,pour moi,est éloquente.C’est la raison pour laquelle j’ai pris le mot en tant qu’« étiquette » et j’en ai fait la matière d’une installation. Le mot est indissociable du monde concret ; avec les mots,on exprime des idées ,des concepts.Il n’y a pas nécessairement de différence entre notre société et les sociétés antérieures.A partir du moment où il a eu langage, toutes les sociétés ont fonctionné de cette façon.
Dans la société occidentale, le mot est important,essentiel. On vit dans une société où on comble le silence au maximum, on multiplie les mots ou on les réduit au maximum ; on en crée de nouveaux pour s’approcher le plus possible de la réalité des choses.Je m’intéresse au mot, à son potentiel et à sa richesse, à ce qui lui échappe , à sa relation et à sa dimension avec la réalité des choses. Je voudrais que mon travail s’inscrive dans la zone où le mot nous guide, zone à partir de laquelle le mot s’efface pour nous faire découvrir, deviner, imaginer une dimension nouvelle,élargir notre réalité des choses .Il y a un travail poétique, une pensée nouvelle à la base.Les poètes essayent de faire découvrir, de faire sentir, de faire rêver,de faire apparaître un nouveau potentiel au mot, une nouvelle dimension, une nouvelle richesse.Je ne suis pas poète mais j’essaie de jouer avec les mots pour les dépasser; les arts plastiques, les arts visuels offrent des outils supplémentaires pour essayer d’approcher cette zone limite, irréductible. C’est un concept très oriental, c’est cette zone intermédiaire que je voudrais exploiter pour dépasser le mot.

Pouvez- vous rapprocher la rythmique de vos travaux de celle de la rythmique des sons comme par ex. celle de John Cage ?

C’est vrai que beaucoup de mes travaux se présentent comme des séries mais ce sont toujours des séries limitées.En effet, lorsqu’on recourt à la répétition illimitée, la tension baisse car la répétition devient pure répétition mécanique, vide de sens. Je pense toutefois que la répétition est importante. Elle me permet une mise en condition psychologique, elle m’évite une forte tension qui provoquerait des tas de choses et constituerait un handicap pour aller plus loin dans ma recherche.Lorsqu’il y a répétition,la tension diminue, je me sens plus disponible psychologiquement.C’est ce que je vise en travaillant sur des séries. Une seule pièce de la série « Ouverture », par exemple , pourrait passer inaperçue mais 26, alignées, nous interrogent, soutiennent la réflexion. La série est aussi pour moi un moyen pour tester les faiblesses du propos, pour voir ce qui est pertinent, ce qui est faible.
La société est basée sur la vitesse. Tout doit être rapide, répondre, vivre, il faut tout consommer rapidement…Il faut toujours être sur le qui-vive.
On a difficile de sortir de ces modes de pensées, de ces courants qui nous conditionnent et nous privent de disponibilité ; or pour tenter une autre approche, il faut être disponible.

La série peut-elle fonctionner en tant que telle ?

Elle peut, mais dans chaque série toute pièce a aussi une existence autonome, il n’y a pas de relation comme dans une phrase mais elle fait partie d’un ensemble.Les unités sont organisées pour créer des formes bien spécifiques au départ d’unités beaucoup plus larges où toutes les pièces sont reliées entre elles mais elles sont cependant susceptibles d’être modifiées en fonction du lieu qui les héberge.
« Nominare »A comme « Nominare »F réunissent tous les mots qui commencent par cette lettre sans qu’il y ait un rapport entre elles.Bien sûr, il y a un rapport intrinsèque mais ce n’est pas une construction de phrase,il n’y aura pas de sujet, de verbe, de complément.
Les étiquettes ont dans chacun de ces ensembles une place qui est définie par la place du mot qui y est inscrit dans le dictionnaire Larousse mais il n’y a pas d’articulation comme dans une phrase ; il n’y a aucun contenu ou message à lire, c’est à dire à identifier. La seule lecture possible est une lecture purement visuelle.

Quel est votre rapport à l’espace?

Il y a des pièces qui ont été conçues indépendamment du lieu, par ex. les 26 pièces noires appelées « Ouvertures ».Elles étaient restées dans mon atelier jusqu’au moment où j’ai visité la Galerie Faider. Je m’étais dit que ces pièces par leur forme, leur côté intimiste de la lecture qu’elles impliquent, iraient bien à la Galerie Faider, qui est une demeure privée et publique à la fois. Sinon, mon travail en général est conçu en fonction du lieu qui l’accueille et dont il doit faire partie intégrante. Ce travail devait être intégré à l’espace et provoquer un phénomène d’osmose.

Nominare, 2009 (détail), copyright Cécile Andrieu

Pour revenir au travail « Nominare » je suis partie de l’idée que le mot nous colle à la peau, ou mieux qu’il fait partie intégrante de nous-même comme une seconde peau, qui, comme toute peau, vit, protège, révèle et cache tout à la fois. En d’autres termes, j’ai voulu donner aux murs un épiderme nouveau. Les centaines, voire milliers, d’étiquettes qui le recouvrent, sans s’y coller, lui donne une épaisseur, le font vibrer. Réagissant au moindre courant d’air comme aux différentes sources lumineuses naturelles et artificielles , elles l’animent différemment suivant l’heure ou le temps. La forme arrondie des installations fait écho à la fois à la forme de l’étiquette, à celles des halos lumineux dessinés par les spots, comme à certains motifs ornant les murs. Je m’étonne moi-même du choix de la courbe car je suis plus linéaire d’habitude.

Je me souviens de nœuds de papier carbone que vous aviez exposés en son temps.Quel est votre rapport à la matière ?

Quand on travaille, on met en œuvre des matériaux. Je les choisis en rapport avec l’idée que je veux exprimer. Je voulais travailler un matériau semblable au papier dont l’apparence rappelle le plâtre, l’enduit des murs. J’ai trouvé cette fibre .’ai trouvé cette fibre vulcanisée, fine, résistante. Ce matériau a un petit grain tout comme, le grain de la peau. J’essaye toujours que le moindre détail ait un rapport avec le contenu de l’œuvre. L’espace a été déterminant pour cette pièce.
Son éclairage donne du relief, il rend parfois plus illisible et il donne une certaine brillance au clou en cuivre que j’ai utilisé pour fixer les étiquettes ; je l’ai choisi pour sa chaleur et la vie qu’il conduit à l’ensemble, tel le sang qui colore et circule sous la peau .
En général, je rejette les matières réfléchissantes mais ici, elle fait office de couleur. J’exclus aussi les couleurs rapportées préférant la couleur propre aux matériaux sélectionnés.

Inversum, 2009, série de 2 pièces dissociables, © C.Andrieu

« Inversum « est en ce sens une exception dans mon travail, l’exception qui confirme la règle. Le rouge ici est un clin d’oeil à la couverture du Larousse.
Je privilégie le plus souvent le noir et blanc car notre vision est basée sur les contrastes. La première chose que l’on voit en venant au monde – dit-on – ce sont les contrastes. Le noir, c’est aussi la somme de toutes les couleurs.Et bien sûr c’est la couleur de la majorité des textes imprimés dans les dictionnaires; bien que la couleur y fasse maintenant de plus en plus son apparition;ce qui me pose problème;
A quelle discipline associez- vous votre travail?
J’ai ma propre discipline. Mes installations murales, par exemple, pourraient s’apparenter à la peinture mais je ne les conçois pas comme telle.
Les outils avec lesquels je me sens bien, c’est le crayon, un matériau sec ; je trace plutôt que je ne peins.
En fait, j’ai toujours été attirée par les oeuvres tridimensionnelles car je me sens rejetée par la peinture, j’avais l’impression d’être « mise à distance ». Le châssis est un signe de rupture, une limite…
Je pense plutôt en terme d’ « installation » et par installation j’entends un travail qui doit quitter le mur, s’inscrire dans l’espace, pour impliquer davantage le spectateur. C’est ce qui m’a encouragé à travailler dans l’espace. Bien que les installations « Nominare » soient relativement plates, j’ai peine à les définir comme des oeuvres bidimensionnelles ; le mur s’ouvre à nous ,avance ,vient à nous et le public entre en communication quasi physique avec lui.

Considérez- vous que l’architecture soit moins limitative ? Quels sont vos architectes préférés ?

Tadao Ando, pour la pureté des volumes, pour l’usage du plan qui n’est pas limitatif et qui dialogue avec des matières différentes, rien de décoratif, c’est un jeu de plans qui deviennent des volumes pour faire vivre l’espace.Je nourris une passion pour l’architecture.

Beaubourg Metz est- il décoratif ?

Non, pour moi ce n’est pas décoratif. Shigeru Ban vise l’essentiel ; il a travaillé pour donner une dynamique nouvelle au quartier de l’amphithéâtre. Il a créé une structure « shakkei » pour laquelle l’architecte recourt à des paysages d’emprunt en rapport ,par ex.avec une pagode qui ne lui appartient pas ,pour composer ses propres éléments .
Les ouvertures ,comme chez Tadao Ando, sont des tableaux dans les tableaux ; elles sont intégrées ,composées de façon à donner une vision nouvelle de l’extérieur.
Il est connu principalement pour ses recherches sur les matériaux recyclables, légers,éphémères. Il a été primé pour avoir reconstruit en utilisant du carton pour résoudre des problèmes ponctuels.
Pompidou Metz est un travail de collaboration, qui n’a pas été bâti au départ d’éléments préfabriqués. Tout a été fait spécialement,du jamais vu. C’est quelque chose d’unique. Les architectes ont joué sur les courbes, les jeux de lumière et de transparence pour mettre en valeur les lignes, c’est du minimalisme.
Le travail au niveau de la toiture est spectaculaire et est davantage qu’un élément de décoration.

Quelle est la clef de lecture que vous donneriez au visiteur de l’exposition ?

C’est vrai que mon travail n’est pas conforme à ce que l’on voit d’habitude. Je dirais « VOIR »

Dans l'atelier, Kanazawa2009, photographieGK

La pièce d’accueil est faite de six supports avec des dictionnaires placés de telle façon à refouler le mot à l’intérieur comme si le dictionnaire,par les pliages, était arrivé à saturation,les définitions ne sont pas lisibles , c’est une masse de papier qui s’apparente à une masse de papier dont les mots sont illisibles. Donner à voir le mot sous une forme différente. On n’est pas conscient de tous les mots qu’on manipule sur une journée ;ces mots ont un impact sur notre existence.
Faire que les gens découvre la forme en tant que telle et provoquer la réflexion sur l’usage des mots, l’interrogation sur le mot, rêver qu’au-delà du mot ,il y a quelque chose.
Il y a quelques années, j’ai travaillé sur un texte bouddhiste, un sûtra, un aiku ,un texte qui échappe à toute lecture rationnelle, qui échappe à l’analyse mais qui stimule l’imaginaire et la sensibilité plutôt que l’entendement.Il faut pouvoir rêver, imaginer, voir différemment et je pense que l’emprise du mot sur notre culture nous limite ; c’est ce qui a fait que je me suis tournée à ce moment-là vers la culture japonaise. L’usage du mot dans la culture traditionnelle accorde une part importante au silence.
Le silence fait la force du mot. Une jarre ne serait pas ce qu’elle est sans le vide qui est à l’intérieur, idem pour le verre. Le vide fait ce que le verre est ce qu’il est. C’est le silence que John Cage fait sentir dans ses compositions, le silence fait vivre le son, c’est ce qui fait la force des sons. Reconnaître les mots pour leur impact.
L’aspect « destruction » de mon travail ne réduit pas les mots au silence. Broyer, défaire, détruire un dictionnaire pour mieux le remettre en question, pour le faire revivre autrement. Je joue contre l’habitude, le système.
On s’accoutume, les mots font partie de nous-même. Je respecte l’usage du mot et j’invite les gens à une autre lecture. C’est une stimulation. Nous sommes sous la dépendance d’une nouvelle technologie et en même temps nous avons un rapport distant,désinvolte, on écrit n’importe quoi par e- mail, ce que l’on ne dirait pas en face de la personne. Notre rapport au mot change avec le temps, la technologie, la culture, ce sont des matériaux inépuisables, il est essentiel de percevoir le mot autrement.

Par quel mot, termineriez-vous cette interview ?

« VOIR »
J’ai lu un texte sûtra qui a été écrit par Izutsu Toshihiko, « Le Kôanzen » dans lequel il parle de notre façon dualiste de voir la réalité en Occident, fondée sur la relation « sujet – objet ». Ses efforts pour démontrer que « VOIR » pouvait avoir lieu indépendemment de tout sujet comme de tout objet m’ont fortement impressionnée.Pour conclure, je serai plus modeste en disant simplement que j’utilise les mots pour inviter les gens « à voir » au delà de ceux-ci, en les utilisant comme un tremplin pour tenter de saisir une réalité qui les dépasse mais sans lesquels nous n’y aurions pas accès. C’’est le signifiant oui ,mais qui dit « signifiant « dit « signifié ».

Entretien de Françoise Mortier avec Cécile Andrieu le 16 juin 2010 ,dans le cadre de son exposition « Mots du silence », à la Galerie Faider de Bruxelles,
Jusqu’au 10 juillet 2010 et jusqu’au 14 août sur rendez-vous, cf. agenda
.